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Dans cette interview accordée à L’Intelligent d’Abidjan, Brice Régusta Gbessi, responsable de projet pour la réduction des déchets au sein d’un syndicat du sud-est de la France, directeur du cabinet Circular Expertise et président de l’APECI (Association pour la Promotion de l’Économie Circulaire en Côte d’Ivoire), livre son diagnostic sur la gestion des déchets dans le pays et explique comment l’économie circulaire peut devenir un levier de développement économique et d’emplois.
Selon les données du CIAPOL, la Côte d’Ivoire produit chaque année entre 40 000 et 100 000 tonnes de déchets plastiques, dont seulement 5 à 20 % sont recyclés, le reste polluant les sols et la lagune Ébrié. Face à ce constat, quel diagnostic faites-vous aujourd’hui de la gestion des déchets dans le pays ?
Depuis 1960, lors de l’accession à l’indépendance de la Côte d’Ivoire, nous aurions dû proposer un plan d’action, un plan de modernisation de notre système de gestion des déchets, ce qui n’a pas été fait. Et si cela a été fait, cela n’a pas été suivi, cela n’a pas été mis en pratique. Donc la population est montée, on va dire, à une démographie galopante et nous sommes restés avec des décharges sauvages, tant à Abidjan avec la décharge d’Akouédo que dans toutes les autres villes de la Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, en 2025, il y a eu des avancées, notamment la création de l’Anaged , les contrats de délégation du service public Ecoti SA – Eco Eburnie. Il y a eu également la construction des sites d’enfouissement technique, mais je pense qu’il y a encore beaucoup qui reste à faire, notamment la sensibilisation au changement de comportement des habitants et également la création, la construction des centres de tri, parce que dans la hiérarchie des normes de traitement des déchets, au premier niveau, c’est la prévention. Au deuxième niveau, c’est le recyclage, la réutilisation et le réemploi. Au troisième niveau, c’est la valorisation énergétique et organique. Et c’est au dernier niveau que se trouve l’enfouissement. Donc je crois qu’il y a des choses qui ont été faites depuis lors. Il y a même des projets qui sont en cours, notamment le site d’enfouissement en construction de Toumodi, celui d’Anyama et celui de Korhogo, je crois. Nos décideurs et toutes les entreprises concernées devraient penser d’abord à des centres de tri, ensuite à des sites de réemploi, de réutilisation et de valorisation énergétique et organique, et enfin aussi d’enfouissement. Le site d’enfouissement, c’est le dernier niveau, mais le plus important, c’est que le meilleur déchet, c’est celui qu’on ne produit pas. Tous les Ivoiriens devraient changer de comportement par rapport aux déchets. On ne devrait pas s’en débarrasser, on devrait plutôt les valoriser. Voilà un peu le diagnostic que je fais. Et je pense aussi qu’il faut associer à cette politique-là la société civile, les différents acteurs des forces vives de la nation et instruire depuis le bas âge jusqu’à l’université à la protection de l’environnement, à avoir un rapport sain avec les déchets que nous produisons.
L’économie circulaire est de plus en plus évoquée. Comment expliquer simplement ce concept au grand public ?
L’économie circulaire est un principe de production, de consommation et de valorisation qui est né en Angleterre et qui a été déployé aux États Unis. On va dire, en français acceptable et accessible, c’est lorsque nos déchets, les déchets des autres deviennent des ressources, deviennent de nouvelles matières premières secondaires. C’est un processus qui permet, à chaque niveau du cycle de vie d’un produit, de réintroduire le déchet en tant que nouvelle matière première pour une efficacité au niveau de la production et une réduction de l’impact sur les ressources naturelles. Il y a plusieurs exemples, notamment le clair-clo en Côte d’Ivoire. C’est de la banane plantain qui normalement était vouée à être jetée, mais qui est réutilisée. On a eu des sandales qui ont été faites avec des pneus, on a des mobiliers, c’est de l’économie circulaire. Les avantages de l’économie circulaire sont de plusieurs types. Le premier type, c’est au niveau de l’emploi. En fait, l’économie circulaire va encourager les décideurs à instaurer le tri des déchets. Mais avant le tri des déchets à instaurer, la réduction des déchets. Au niveau du tri des déchets, il y aura la construction de plusieurs centres de tri. Et généralement, dans ces centres de tri, il faut compter à plus de 500 postes en direct, des techniciens, des agents de tri. En plus, ce sont des emplois qui ne nécessitent pas une diplomation assez élevée. Ce sont des emplois de techniciens et tout. Également, il y a ce qu’on appelle les valoristes. Les valoristes, c’est ceux qui vont accompagner tout ce qui est ressourcerie, recyclerie, tiers-lieu également.
En quoi la gestion durable des déchets et l’économie circulaire peuvent-elles transformer les déchets en ressources et devenir un levier de développement économique et d’emplois ?
L’État devrait conduire et piloter la stratégie nationale de promotion de l’économie circulaire. Cette stratégie existe déjà. Elle est de 2023 à 2027 et la stratégie est incluse dans le PND de 2026 à 2031 ou 2032, si j’ai bonne mémoire. Au-delà de cela, dans cette stratégie, l’État devra légiférer clairement sur l’obligation pour les habitants et les entreprises et les autres structures à procéder au tri des déchets. L’État devrait ouvrir les portes à des entreprises pour construire plusieurs centres de tri dans la ville d’Abidjan et également dans les autres grandes métropoles de la Côte d’Ivoire. L’État devrait financer les associations qui seraient accompagnées dans la collecte, le tri et la valorisation des déchets, notamment en créant des ressourceries, des recycleries et autres structures avec des déchetteries techniques. L’État devrait accompagner les entreprises à investir dans le domaine des déchets afin de créer des structures qui vont les valoriser . L’État devrait aussi légiférer ou décentraliser la compétence de la gestion des déchets, parce que, pour l’instant, cette compétence est cumulée dans les mains de l’ANAGED, l’Agence nationale de gestion des déchets.Donc je crois que ce qui serait bien, c’est que ces compétences reviennent aux communes, qui ont la proximité des habitants et qui pourront mener davantage cet engagement. À défaut des communes, on a les conseils régionaux, on a les départements. Donc ce sont ces démembrements de l’État qui devraient assurer ce suivi-là, quoique l’ANAGED pourrait piloter le service ou le système général.
Concrètement, que peuvent faire les citoyens, les entreprises et les collectivités locales pour améliorer la gestion des déchets au quotidien ?
Au niveau des entreprises, elles vont accompagner la dynamique étatique. Elles vont payer ce qu’on appelle les taxes spéciales. Elles vont investir et réaliser ce qu’on appelle les éco-conceptions. Donc elles vont concevoir des produits qui respecteraient les normes en matière de gestion durable des déchets. Elles seront obligées d’utiliser également des matières premières issues du recyclage. Elles vont faire ce qu’on appelle la recherche et développement dans le domaine du recyclage et de la réutilisation. Au niveau des habitants, les habitants devraient changer de comportement. Aujourd’hui, quand on a un déchet, le premier réflexe, c’est de se demander : comment je pourrais le valoriser ? Ce n’est pas juste comment m’en débarrasser, mais comment je pourrais le valoriser. Et vérifier, en fait, dans notre consommation, se poser la question : est-ce que nous avons vraiment besoin de ce que nous souhaitons acheter ? Parce que le meilleur des déchets, c’est celui que nous ne produisons pas. L’idée, c’est que toutes les forces vives de la nation s’engagent à préserver notre environnement, chacun à son niveau, s’engage à ne pas consommer pour consommer, mais s’engage à pratiquer les actions vertueuses pour que notre environnement soit de plus en plus sain.
Lors de la récente COP30, la Côte d’Ivoire a réaffirmé son ambition de réduire ses émissions de gaz à effet de serre et de protéger ses forêts. Selon vous, comment ces engagements peuvent-ils soutenir, au niveau local, la transition vers une économie circulaire et la réduction des déchets ?
Effectivement, lors de la COP30, la Côte d’Ivoire a mené des discussions relativement au réchauffement climatique, mais j’aimerais aussi préciser que, dans les contributions des nations, selon la COP de Paris de 2015, l’État de Côte d’Ivoire s’est engagé à mener des actions pour réduire l’impact des gaz à effet de serre sur le réchauffement climatique en Côte d’Ivoire. Quand vous prenez la liste de ces actions, vous allez voir qu’il y a celles qui concernent spécifiquement les déchets. Donc aujourd’hui, tout ce qui concerne la réduction des déchets, le recyclage, le réemploi, la réutilisation, la valorisation énergétique et la valorisation organique contribuent à ne pas ou à réduire au maximum l’extraction des matières premières et donc permettre au couvert végétal de ne pas être agressé, permettre aux ressources naturelles d’être préservées. Du coup, ces ressources-là vont capter davantage de dioxyde de carbone et ralentir l’avancée du réchauffement climatique. À côté de ça, il y a la question du tri. Le tri, en fait, va baisser le niveau de collecte de ces gros camions que nous voyons circuler dans la ville d’Abidjan. Nous savons que le transport est très important dans la collecte des déchets, et la part du transport, en termes d’argent mais aussi en termes d’émissions de gaz à effet de serre, est très importante. C’est pour ça que nous préconisons le tri à la source des déchets dans les ménages, tant les déchets d’emballage que les biodéchets. Cela va faire en sorte que les tours de collecte vont être réduits et que le tonnage de déchets qui sera à collecter va baisser. Au-delà de cela, nous ne croyons pas que l’enfouissement soit la solution, parce que l’enfouissement, le déchet, il est perdu. Mais le tri va permettre de récupérer cette part de déchets, ce qu’on appelle l’or dur, qui vont être réinjectés, donc réutilisés. Cela va limiter le gaspillage des ressources et contribuer également à la limitation du réchauffement climatique. Donc réchauffement climatique et gestion durable des déchets, ce n’est pas antinomique.
L’Intelligent TV célèbre ses 5 ans d’existence ce samedi 14 février 2026 . Quel regard portez-vous sur le parcours de ce média et quel message souhaitez-vous adresser à l’équipe et aux téléspectateurs ?
Oui, joyeux anniversaire à L’Intelligent TV. Voilà la web TV du journal L’Intelligent d’Abidjan. Merci pour tout le travail qui a été abattu durant toutes ces années. Merci d’avoir assuré, en fait, la modernisation du système d’information. Et cinq ans, ce n’est pas cinq jours, ce n’est pas cinq mois. Vous avez su gagner le cœur des Ivoiriens. Vous bénéficiez d’une impartialité. Mon message, c’est reconnaître que les médias jouent un rôle très important dans la sensibilisation des populations en Côte d’Ivoire et que nous comptons sur vous pour contribuer au changement des comportements, notamment dans la question de la gestion durable des déchets, car le premier niveau, au niveau de la pyramide des traitements des déchets, c’est la prévention, c’est la réduction. Et cela passe par un changement de comportement via la sensibilisation. Et qui parle de sensibilisation, de communication, parle de presse.
Réalisée par Moustapha Ismaïla
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