Il est écrivain originaire du Bénin, aujourd’hui installé à Paris. À la plume, il s’ajoute deux autres vocations : l’édition, qui lui permet d’accompagner d’autres voix, et le conseil dans l’enseignement, où il transmet ce que les livres lui ont appris. Mouftaou Badarou , c’est ce talent pluriel qui a accepté de nous accorder cette interview pour dévoiler un pan de ses facettes.
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De votre Bénin natal à la France, en passant par Africa N°1, quel parcours ?
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Mon itinéraire est celui d’un homme guidé très tôt par les lettres. Après un baccalauréat en lettres et sciences humaines obtenu avec mention à Porto-Novo en 1987, j’intègre l’ENA du Bénin, où je décroche le diplôme d’administrateur civil en 1991. Mais, en parallèle des études administratives, les mots me poursuivent et me portent : en 1992, je deviens champion de Scrabble du Bénin et lauréat des Jeux de Lettres à la télévision nationale. Ce n’était pas un simple jeu ; c’était déjà une déclaration d’amour au langage. Cette passion me conduit au Gabon, où je rejoins la radio Africa N°1 comme chef de la programmation. Là , j’apprends la musique des voix, le rythme de l’actualité, la dramaturgie du direct. Après cette expérience, je m’offre une respiration : un séjour linguistique d’un an aux États-Unis. Puis, en décembre 2001, je pose mes valises à Paris, avec la ferme intention de me consacrer davantage à l’écriture et à la presse écrite. Je collabore avec plusieurs magazines africains avant de fonder le mien, Managers Afrique, le 13 mai 2007. En septembre 2017, je crée les éditions Licht, afin de donner un écrin à des textes exigeants et libres. Entre-temps, j’ai publié trois recueils de nouvelles, deux recueils de poèmes, puis lancé en 2014 la série d’espionnage Jimmy Boris, qui compte aujourd’hui cinq volumes et dont un sixième paraîtra prochainement. Chaque étape de ce parcours répond à une même nécessité : écrire, éditer, transmettre. En 2018, j’ai fait une formation pratique au Centre de formation et perfectionnement des journalistes de Paris, puis en 2020, j’ai fondé la société Pedagogika, une entreprise de formation et de soutien à l’enseignement.
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Écrivain, éditeur, journaliste, enseignant : un homme pluriel. Comment doit-on vous définir ?
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Les étiquettes rassurent, mais elles enferment. Si je devais me définir avec simplicité, je dirais : écrivain d’abord, éditeur par exigence, consultant dans l’enseignement par devoir de transmission. Tout le reste n’est que déclinaison d’un même attachement aux mots.
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Dans quel genre littéraire peut-on vous classer, quand on sait que vous surfez sur toutes les vagues de l’écriture, preuve de votre talent ?
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On peut me définir comme un romancier. Le roman m’offre l’espace, la respiration, l’architecture nécessaire pour explorer le pouvoir, la mémoire, la trahison, l’ambition. Mais la poésie demeure ma source secrète. Le feu sacré des vers classiques brûle toujours en moi. Il n’est pas exclu qu’un troisième recueil voie le jour : la poésie est une fidélité à soi-même.
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Pourquoi avez-vous revisité votre roman intitulé « La vengeance d’Aïcha Kadhafi » ?
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Parce qu’un écrivain digne de ce nom est aussi un chercheur. Il creuse, il doute, il revient sur ses propres traces. La première version, publiée en 2018, ne me satisfaisait pas pleinement. Je sentais que le texte pouvait aller plus loin, plus profond, plus juste. Revisiter ce roman, c’était dialoguer avec l’homme que j’étais hier, et offrir aux lecteurs une œuvre plus aboutie, plus tendue, plus maîtrisée.
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Comment l’idée vous est-elle venue d’écrire ce roman qui fait rêver à une réelle vengeance d’Aïcha Kadhafi, surtout quand on sait le rôle d’avocate qu’elle a joué aux côtés de son père ?
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Elle est née au hasard d’une lecture. Je suis un lecteur insatiable ; je vis dans les livres comme d’autres vivent dans les villes. Une journée sans lecture me semble incomplète, presque orpheline. À travers mes lectures sur la géopolitique et les grandes figures controversées, une question s’est imposée : que reste-t-il d’un nom, d’un héritage, d’une chute ? Et la fiction s’est emparée de cette interrogation.
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« Coup d’État au Gabon », « Une taupe à l’Élysée », « La vengeance de Poutine » sont quelques titres de vos œuvres littéraires. Pourquoi c’est le polar qui vous intéresse tant ?
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Parce que le polar est le miroir le plus lucide du pouvoir. Derrière l’intrigue et le suspense se cachent les mécanismes réels de la domination, de la manipulation, des jeux d’influence. J’ai énormément lu de romans d’espionnage, et j’en lis encore. J’aime la tension dramatique, les labyrinthes stratégiques, les doubles identités. Le cinéma d’espionnage nourrit également mon imaginaire. Pour moi, le polar n’est pas un simple divertissement : c’est une radiographie du monde contemporain.
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Peut-on dire que M. Badarou est riche ?
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La richesse matérielle est vaine si l’on n’a pas un bon coeur. Elle procure l’aisance, certes, mais non la paix intérieure. Si richesse il y a, elle se mesure à l’estime de mes lecteurs, à la fidélité de celles et ceux qui attendent mes livres, qui les discutent, qui les critiquent parfois, mais ne restent jamais indifférents. Être riche de cette reconnaissance-là me suffit amplement.
Quel regard portez-vous sur la littérature africaine depuis la France, où vous vivez ?
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Depuis la France, mon regard sur la littérature africaine est à la fois admiratif et vigilant. Admiratif, parce que le continent regorge de talents d’une puissance rare, capables de faire entendre des voix singulières et universelles à la fois. Les écrivains africains d’aujourd’hui ne demandent plus la permission d’exister : ils imposent leur imaginaire, leur langue, leur vision du monde. Mais je demeure vigilant, car le regard éditorial occidental tend parfois à orienter les attentes : on attend de l’auteur africain qu’il parle de misère, de guerre, d’exil ou de tradition. Or, la littérature africaine est infiniment plus vaste. Elle peut être politique, romantique, philosophique, futuriste, policière, introspective. Vivre en France me donne une position d’observateur privilégié : je vois à la fois l’enthousiasme pour les lettres africaines et les filtres invisibles qui les encadrent. Mon engagement, en tant qu’écrivain et éditeur, est de contribuer à une littérature affranchie des assignations, une littérature qui n’écrit pas pour correspondre à une attente, mais pour dire une vérité intérieure. Car, au fond, la littérature africaine n’a pas à quémander une place : elle est déjà une force majeure de la littérature mondiale.
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Réalisée par Mamadou Ouattara
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